
Un chef d'œuvre d'art gothique
Sur le plan architectural, la chapelle du prieuré, achevée en 1263 est un édifice gothique « rayonnant », simple et élégant. Elle est remarquable pour son architecture homogène alliant une noblesse empruntée aux chapelles royales et palatines desquelles elle s’inspire, avec une modestie imposée par le contexte rural dans lequel elle s’inscrit. En particulier, l’artifice qui oppose la finesse des piliers avec ses colonnades grêles et les croisées d’ogive à l’intérieur, à la solidité massive des contreforts extérieurs, a pour objet de faire oublier la structure apparente pour inciter à la contemplation aidée par la lumière émise par les imposantes baies si généreuses du côté sud.
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Sa proportion est des plus heureuses, son aspect solide. Long de 25m pour une largeur de 8m et une hauteur sous clef de 12m, son plan est simple. C’est celui d’un vaisseau unique avec une nef de quatre travées terminées par un chœur pentagonal. Une petite chapelle latérale est située au droit de la quatrième travée au nord. A l’origine, cette chapelle latérale nord était prolongée par un bâtiment en angle, tourné vers le sud-ouest, qui entourait un cloître. De ces bâtiments occupés par les chanoines ne subsiste qu’une cave difficilement accessible.
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A l’extérieur, le vaisseau et l’abside sont rythmés par l’alternance rigoureuse des contreforts et des fenêtres. Toutes identiques et composées simplement d’une double lancette surmontée d’une rose à six lobes, ces fenêtres ne comportent ni colonnettes ni chapiteaux selon une démarche tendant à l’austérité, caractéristique des constructions de l’ordre de Saint Augustin.
Édifié d’un seul jet, l’édifice ne présente pas de strates historiques. Il s’agit d’une chapelle de style gothique dans sa phase rayonnante, parfaitement cohérente dans son ensemble.Loin des problèmes complexes des programmes d’églises abbatiales, la chapelle St Victor n’est qu’un oratoire. La conception et le travail sur la lumière rappellent le haut-choeur d’église.
L’intérieur offre la belle unité spatiale propre aux chapelles palatines ou abbatiales de l’époque. Au-delà de la qualité de l’architecture, il faut noter la qualité de la sculpture, notamment avec les deux culots magnifiquement sculptés. Les voûtes d’ogives sont reçues sur des chapiteaux à crochets. Les clés de voûte sont superbement agrémentées de têtes couronnées, disposition que l’on retrouve à la basilique de Saint Denis et sur la chapelle royale du château de St Germain en Laye.
La simplicité des formes accompagne une recherche architecturale profonde. Constituée d’éléments récurrents parfaitement adaptés, la chapelle présente une modestie dans son image mettant en évidence une économie de moyens.


Les détails d'architecture
L’édifice est composé de deux parties distinctes, à savoir un vaisseau principal et une construction annexe généralement qualifiée de « chapelle nord ». Malgré l’absence d’éléments permettant de confirmer avec certitude l’affectation de cette construction nous maintenons l’appellation de « chapelle nord » devenue courante.
Le vaisseau principal
De style gothique rayonnant, le vaisseau principal peut être rapproché des célèbres chapelles palatines et abbatiales telles que la Sainte-Chapelle, la chapelle du château de Saint-Germain-en-Laye ou la chapelle de l’abbaye de Saint-Germer-de-Fly. La chapelle de Bray-sur-Aunette s’inspire en effet de ces édifices prestigieux tout en s’adaptant au contexte modeste d’un prieuré rural.
Entièrement voûté sur croisées d’ogives, le vaisseau possède quatre travées oblongues précédant une abside polygonale à trois pans. De solides contreforts assurent la stabilité de l’édifice en épaulant le chevet et les travées courantes du vaisseau.
Si les trois premières travées sont de proportions égales, la quatrième est légèrement plus longue comme si le maître d’oeuvre avait voulu donner plus de profondeur au chevet et à la chapelle nord tout en faisant allusion à une croisée de transept.
Le vaisseau est éclairé par des baies standardisées composées de deux lancettes couronnées d’un sixlobe. Au sud et dans le chevet, elles font toute la hauteur comprise entre le soubassement aveugle et les formerets alors qu’au nord, les allèges sont nettement plus hautes. Ceci s’explique par la présence d’un toit en appentis, probablement celui du cloître disparu, qui était à l’origine adossé au mur gouttereau et qui justifie peut-être également la présence des maçonneries qui comblent les espacements entre les contreforts. La baie occidentale possède les mêmes proportions afin de mieux s’intégrer dans la composition de la façade.
Les allèges des baies du gouttereau sud ont été remontées ultérieurement pour des raisons incertaines. Si la volonté de rendre l’édifice moins vulnérable au vu des nombreux conflits armés qui hantèrent la région constitue l’une des explications possibles, d’autres hypothèses ne sauraient être écartées (soucis d’esthétique, aménagements intérieurs ou extérieurs, volonté de créer un éclairage équilibré). Avant les travaux de restauration, les baies qui avaient été obturées, puis partiellement éventrées dans les siècles qui suivirent la Révolution ne possédaient plus que quelques rares fragments des vitraux si bien que l’effet de l’éclairage d’origine restait difficile à imaginer.
Si les baies et leurs remplages sont d’une facture très simple – les profils ne sont en effet pas moulurés mais simplement munis d’angles abattus – le soin apporté au décor sculpté confère à l’édifice une richesse inattendue. Tous les chapiteaux situés au droit du portail ouest, au niveau de l’arcade s’ouvrant sur la chapelle nord et à la retombée des voûtes sont ainsi ornés d’un très beau décor floral sculpté qui, malgré un souci incontestable de standardisation, a permis la création de quelques œuvres remarquables se rapprochant clairement du décor de la Sainte-Chapelle.
Aussi bien l’expression plastique des feuillages et des crochets que la disposition « en éperon » des chapiteaux semblent révéler des liens étroits entre les ateliers qui ont travaillé sur ces deux édifices espacés de moins de quinze ans.
Le plus beau décor floral sculpté a cependant été réservé aux endroits particulièrement distingués, à savoir les culots disposés au droit de la quatrième travée et les clés de voûte. Ces dernières sont même accompagnées de bustes sculptés – l’un d’entre eux représente sans doute Saint-Louis – qui rappellent entre autres ceux de la chapelle du château de Saint-Germain-en-Laye.
Sur les clés de voûte de l’abside et de la quatrième travée, on a pu distinguer de surcroît des vestiges de polychromie, témoignage d’une mise en valeur supplémentaire que le maître d’oeuvre souhaitait conférer à la partie la plus sacrée de la chapelle.
Avant la réalisation des travaux de restauration, à part le décor floral sculpté et les traces de polychromie qui n'étaient visibles que sur les deux clés de voûtes citées et les portions de nervures les jouxtant, de très nombreux fragments de peintures en trompe-l’oeil représentant un dessin de faux joints blancs sur fond ocre clair étaient présents. Ces peintures destinées à idéaliser l’appareil imparfait dont elles empruntaient les teintes naturelles (l’ocre imitant la teinte de la pierre, le blanc celle du mortier) recouvraient apparemment la quasi totalité des parements intérieurs du vaisseau principal, y compris ceux en pierre de taille et les parties moulurées. Pour en savoir plus sur les investigations archéologiques menées à l’occasion des travaux de restauration afin de mieux interpréter ces peintures et d’en établir l’authenticité, voir l'ouvrage « Le Prieuré de Bray-sur-Aunette, son territoire, et son histoire, de l’Antiquité à nos jours ».
En conclusion de ce descriptif sommaire du vaisseau principal, il est essentiel de souligner l’habileté avec laquelle le maître d’œuvre a su concrétiser un programme architectural emprunté aux édifices les plus prestigieux et nobles du domaine royal tout en se contentant des moyens modestes d’un prieuré rural. Cette combinaison adroite de noblesse et de modestie se reflète tant dans les dispositions architecturales que dans nombre de détails.
En premier lieu, il faut mentionner le plan de la chapelle qui reprend celui des chapelles citées ci-dessus mais qui le simplifie en réduisant le chevet à une abside à trois pans là où les prestigieuses références en présentent cinq. Afin de donner néanmoins à la silhouette de la chapelle l’apparence d’un édifice tout aussi noble, le maître d’œuvre a décidé de couronner le chevet à l’extérieur d’une corniche en hémicycle rappelant les absides arrondies de maintes cathédrales vénérables de l’Île-de-France et en particulier de celle de Paris, proche de l’abbaye-mère. Un parti similaire a été pris pour les baies à six lobes utilisées pour la première fois à la cathédrale de Reims, mais qui sont réduites ici à leur expression la plus simple et modeste – conforme à l’esprit d’un ordre monastique – par la suppression des moulures et chapiteaux intermédiaires.
Les clés de voûte ornées de bustes sculptés constituent un autre moyen peu coûteux de revêtir la chapelle de la noblesse des édifices de référence antérieurs. Enfin, l’emploi de maçonneries en moellon masquées par une peinture en trompe-l’œil exprime, là encore, le souci de donner l’illusion d’une richesse difficile à financer pour ce modeste prieuré.


La chapelle nord
L’arcade du gouttereau nord de la quatrième travée du vaisseau principal s’ouvre sur un espace construit sur plan carré et couvert d’une croisée d’ogives. Utilisé très probablement comme chapelle, cet édicule qui se raccorde difficilement au vaisseau principal a pourtant été construit simultanément comme le prouvent les harpages et l’arcade d’origine qui communique entre les deux constructions.
Dans ses formes comme dans sa mise en œuvre la chapelle nord se distingue nettement du vaisseau principal avec lequel elle n’essaie pas de rivaliser. On observe alors qu’une petite baie couronnée d’un quadrilobe constitue la seule ouverture dans le mur est, et que des portes d’une grande simplicité permettaient de communiquer entre la chapelle, la cour du cloître et le bâtiment qui était adossé au pignon nord.
Si le décor floral sculpté est proche de celui du vaisseau principal, l’unique clé de voûte est dépourvue de bustes sculptés. Aucune trace de polychromie n’a pu être détectée, et il en est de même des enduits qui semblaient être dépourvus de peintures en trompe-l’œil.
Avant la réalisation des travaux de restauration, la stabilité de la chapelle nord était déjà assurée par l’épaisseur des murs périphériques est et ouest qui, malgré les arcs qui les allègent et qui ajoutent des efforts supplémentaires à ceux des voûtes, alourdissent suffisamment la construction pour lui permettre de résister aux poussées horizontales. A l’intérieur, l’épaisseur des murs a permis d’aménager des niches probablement destinées à recevoir le mobilier liturgique. A l’extérieur, l’importante épaisseur des murs a toutefois obligé le maître d’oeuvre à faire passer l’angle sud-est de la chapelle annexe devant la baie nord du chevet du vaisseau principal.
A l’étage, le comble qui s’ouvre sur le vaisseau principal par une petite fenêtre rectangulaire semble avoir abrité une pièce habitable. Celle-ci a dû être remaniée aux XVIII ème siècle comme en témoignent les corbeaux à la taille bouchardée encastrés dans les pignons au niveau de l’entrait retroussé.
La restauration de la chapelle
Chronologie
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Env. 1260 : construction de la chapelle du Prieuré.
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Env. 1650 : les bâtiments du Prieuré font l’objet d’importants travaux de réparation et d’embellissement. Ces travaux qui font vraisemblablement suite aux ravages causés par les troupes de Turenne concernent également la chapelle dont le comble incendié sera reconstruit en respectant la volumétrie originelle. D’autres travaux comme la réfection des enduits et peintures en trompe-l’œil qui ont pu être dégradés par l’incendie pourraient remonter à la même époque.
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Env. 1800 : c’est probablement à la suite de la vente du Prieuré comme Bien National que seront détruites les constructions attenantes à la chapelle (bâtiment prolongeant la chapelle nord, cloître). La dispersion du mobilier, des revêtements de sol et d’éléments décoratifs (fragments de vitraux, éventuelles sculptures du tympan) remonte sans doute à la même époque. La location du Prieuré à des fermiers entraîne de nouvelles vicissitudes pour la chapelle dont une partie sera munie d’un sol en carreaux de terre cuite et dont le gouttereau sud sera percé afin de permettre l’aménagement d’une porte charretière. Les baies seront obturées et un plancher intermédiaire semble avoir été aménagé.
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1900 : le comble vétuste du XVII ème siècle est remplacé par une toiture plus économique dont la pente est nettement inférieure.
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1943 : classement au titre des monuments historiques de la chapelle.
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1948 : dans son rapport du 23 juillet 1948, l’inspecteur général des monuments historiques Herpe émet un doute sur le devis présenté par J.-P. Paquet ACMH qui prévoyait la mise en place d’un chaînage en béton afin de remédier à la « désorganisation des voûtes ».
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1963 : la pose de tirants par J.-P. Paquet à la naissance des voûtes marque la fin provisoire des interrogations sur les défauts de stabilité de la chapelle. La position irrégulière des tirants qui sont toujours en place semble toutefois indiquer qu’il était prévu de poursuivre les recherches d’une solution définitive.
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1986 : réfection de la couverture de la chapelle nord à l’initiative de Pierre Delacharlery, propriétaire à l’époque. Y. Boiret, ACMH, accompagnera ces travaux en phase finale afin d’assurer leur achèvement dans les règles de l’art.
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1990 : Y. Boiret ACMH réalise une étude préalable à la restauration de la chapelle. Le parti de restauration proposé en conclusion se divise en trois chapitres: (1) restauration de la pointe du pignon ouest, (2) travaux préparatoires à la restauration des voûtes, charpente et toiture des deux premières travées ouest (y compris restitution de la géométrie originelle du comble), (3) achèvement de la réfection de la toiture et consolidation des voûtes des deux premières travées ouest par mise en place de pinces. Regrettant de n’avoir pu examiner de façon plus approfondie les problèmes liés à la stabilité de l’édifice, Y. Boiret souligne que la mise en place de pinces au-dessus des deux premières travées ouest devra être soumise à des examens complémentaires lors des travaux de couverture. L’incertitude est d’autant plus grande que le bureau d’études Bancon émet l’hypothèse, dans un bref rapport, d’une insuffisance des fondations et des sols.
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1990 – 1992 : B. Collette, inspecteur général des monuments historiques, et C. Piel, inspecteur des monuments historiques, partagent les interrogations d’Y. Boiret et demandent la réalisation d’investigations complémentaires. Confiées à la société Sol Progrès, celles-ci permettront de déterminer la géométrie des fondations d’une part et de connaître la caractéristiques du sol d’autre part. L’analyse des résultats obtenus conduit à une adaptation du parti de restauration qui est présenté par Y. Boiret dans un complément d’étude: (1) consolidation des structures par reprise en sous-oeuvre (à l’aide de longrines et puits en béton), régénération des maçonneries et assainissement des abords, (2) réfection de la toiture (y compris restitution de la géométrie originelle du comble). Dans la conclusion de ce complément qui est approuvé par l’inspection, Y. Boiret indique toutefois que des précisions devront encore être apportées au projet de consolidation. Pendant l’achèvement de l’étude complémentaire, le propriétaire de l’époque entreprend lui-même la pose de tirants dans l’oculus du pignon ouest afin d’accrocher ce dernier à la charpente. Les vantaux en bois du portail ouest sont refaits au même moment.
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1995 – 1996 : c’est peut-être en raison du refus du propriétaire de l’époque jugeant la reprise en sous-oeuvre trop onéreuse que la priorité est finalement donnée aux couvertures. Celles-ci seront restaurées par V. Brunelle ACMH qui retient le choix d’Y. Boiret de restituer la géométrie originelle du comble. Dans le cadre de cette campagne, les maçonneries du pignon ouest, des arases et des têtes de contrefort seront régénérées et un réseau d’évacuation des eaux pluviales par gouttières pendantes et descentes est créé. Les tirants posés dans l’oculus quelques années auparavant seront remplacés par cinq tirants neufs liant le pignon ouest aux pannes.
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2005 : après l’accord de la DRAC donné en 2004, le projet de restauration de la chapelle est accepté par l’architecte des Monuments Historiques.
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2006-2007 : restauration de l’intégralité des voûtes dont une partie a dû être étayée, puis démontée après la mise en place d’une structure provisoire d’échafaudages en tubes, suite à l’établissement, en concertation avec un bureau d’études spécialisé, d’un programme précis a été défini afin de faire de la chapelle un lieu à la fois sûr et digne. Grâce à cette structure qui a donc servi à la fois d’étaiement, de plancher de travail, et de « faux-plafond » de sécurité, la chapelle a pu être utilisée pendant cette période de travaux. Une fois les voûtes restaurées, leur maintien a été assuré par une technique moderne qui a fait ses preuves à Pise et pour le Collège des Bernardins, à Paris : il s’agit de micro pieux implantés jusqu’à une assise profonde solide (ici 14 mètres), pour servir de base à la stabilisation des contreforts des murs au Sud. Simultanément, la chapelle annexe, dont les murs, dépourvus de contreforts, ont tendance à s’écarter, a été elle aussi consolidée.
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2008-2011 : restauration des baies éventrées ou bouchées. Il y a eu la reprise complète de toutes les maçonneries dans lesquelles étaient enserrés les vitraux, et dans lesquelles ont été placées les feuillures métalliques des doubles vitrages. Aucune baie n’avait les dimensions exactes de ses voisines… L’édifice dans cet état était doté d’une certaine majesté romantique mais son éclairage intérieur déséquilibré a rendu nécessaire la conception d’un véritable projet sur les baies : non restitution des vitraux à partir des éléments d’origine découverts dans les remplissages, et choix de vitres contemporaines semblables à celles de la salle d'accès au Collège des Bernardins.
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2013 : achèvement des travaux de restauration de la chapelle, ayant alors recouvré, hormis les vitraux, l’apparence qu’elle avait au XIII ème siècle.
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Depuis 2015 : objectif de poursuite et achèvement du chauffage de la chapelle, par géothermie.
La chapelle avant les travaux débutés en 2004



Les différentes étapes de la restauration













